
Le système qui était censé éteindre l'inflammation et pourquoi il perd progressivement de son efficacité
Nicolas connaît ce sentier par cœur.
Il l’a fait la première fois à trente-huit ans, avec ses fils, un samedi de novembre. Ils étaient partis tôt, avant que le brouillard se lève sur la vallée. Il se souvient d’avoir marché vite, de les avoir attendus en haut, de s’être assis sur un rocher avec un thermos de café.
Ce matin, il repart seul sur ce sentier.
À mi-parcours, il s’arrête. Il n’est pas essoufflé mais ses jambes pèsent différemment qu’avant, à cet endroit précis du chemin où il n’avait jamais eu besoin de s’arrêter.
Il repart tranquillement et arrive en haut.
Assis sur le même rocher, il contemple la vallée en bas et il essaie de se souvenir depuis quand il est comme ça.
Il ne trouve pas de réponse précise. À vrai dire, il n’en a même aucune idée.
Nicolas n’est pas malade.
Si on lui faisait une prise de sang demain matin, les résultats reviendraient probablement dans les normes. Pas de marqueur qui expliquerait ce qu’il ressent sur ce sentier.
Il mange correctement dans les grandes lignes et dort bien.
Mais depuis quelque temps, quelque chose a changé dans la façon dont son corps revient à lui-même après un effort ou une période chargée. Avant, il récupérait. Pas vite, pas facilement, mais il récupérait. Maintenant, le lendemain matin ne repart plus tout à fait du même point que la veille. Il ne saurait pas expliquer pourquoi. C’est allé trop doucement pour qu’il s’en aperçoive.
Beaucoup de gens connaissent cet état sans pouvoir le nommer.
Pas assez grave pour consulter, mais perceptible malgré tout. Les journées passent, il pose son carrelage comme d’habitude. Mais le soir, il n’a plus l’énergie d’avant. Comme si la marge avait rétréci.
On pourrait penser que c’est l’âge qui explique tout. Que c’est normal de récupérer moins vite passé quarante ans. C’est vrai, en partie.
Mais l’âge seul ne suffit pas à expliquer ce que Nicolas ressent sur ce sentier. Ni pourquoi certaines personnes de soixante ans récupèrent mieux que d’autres de quarante-cinq. Il existe un mécanisme plus précis, qui est en œuvre depuis des années et qui explique pourquoi le corps perd progressivement sa capacité à revenir à l’équilibre.
Ce mécanisme, ce n’est pas l’inflammation elle-même. C’est le système qui était censé l’éteindre.
Le corps possède plusieurs systèmes pour contenir puis résoudre l’inflammation. L’un des plus importants passe par le cortisol.

C’est un mécanisme actif, précis, qui mobilise des ressources spécifiques pour mettre fin à ce qu’il a lui-même déclenché.
Produit par les glandes surrénales sur ordre du cerveau, via un axe de régulation appelé axe HPA (pour hypothalamo-hypophyso-surrénalien), le cortisol est à la base un puissant anti-inflammatoire naturel. Quand une inflammation se déclenche, il intervient pour la moduler, empêcher qu’elle s’emballe et permettre le retour à l’équilibre. Sans lui, la moindre réponse immunitaire risquerait de s’enflammer au-delà du nécessaire.
Pendant des années, cet axe a bien fonctionné chez Nicolas. Une période de stress, une infection : le cortisol montait, éteignait la réponse inflammatoire, et Nicolas récupérait.
Mais quand le stress dure, quand l’axe HPA reste sollicité des mois, des années, quelque chose change progressivement.
Les cellules immunitaires, exposées en permanence à un cortisol chroniquement élevé, cessent peu à peu de répondre à son signal. Elles s’habituent, et répondent de moins en moins à ses instructions. L’effet anti-inflammatoire que le cortisol devait exercer devient moins efficace, un peu comme dans la résistance à l’insuline : le signal est encore là, mais il est moins bien entendu.
C’est la première phase. Le cortisol perd de son action.
Chez Nicolas, cela ne se voit pas dans une prise de sang ordinaire. Cela se voit dans le temps qu’il lui faut pour récupérer après un chantier chargé, une mauvaise nuit, une infection banale.
À un stade plus avancé, c’est toute la régulation de l’axe HPA qui peut perdre de sa souplesse. Le cortisol peut être sécrété au mauvais moment, avec une amplitude moins adaptée, ou avec un rythme jour-nuit moins net. Le matin, quand le taux devrait naturellement être à son pic pour préparer le corps à la journée, il reste bas. Le soir, quand il devrait redescendre pour permettre le sommeil, il traîne.
Le corps se retrouve alors démuni pour éteindre ce qu’il a allumé.
C’est la deuxième phase. La perte de souplesse de l’axe.
Nicolas est quelque part entre les deux. Son corps n’a pas oublié comment revenir à l’équilibre. Il manque juste, progressivement, des ressources pour y arriver.
Mais ce qui s’est progressivement déréglé peut aussi, progressivement, se rééquilibrer.
Pas en un jour. Mais il existe des leviers concrets, bien documentés, qui permettent de soutenir l’axe HPA et de lui redonner les conditions dont il a besoin pour fonctionner à nouveau.
Le premier est le plus simple, et probablement le plus sous-estimé.
Le cortisol suit une courbe naturelle : il est à son pic le matin vers huit heures, descend progressivement dans la journée, et doit être bas le soir pour permettre l’endormissement. Tout ce qui perturbe cette courbe aggrave la dysrégulation de l’axe. Respecter ce rythme commence par des gestes très concrets : s’exposer à la lumière naturelle le matin dès le lever, limiter la lumière artificielle et les écrans le soir, garder des horaires de sommeil suffisamment réguliers.
Le deuxième levier touche à la glycémie. Un cortisol dysrégulé est particulièrement sensible aux variations de sucre dans le sang. Éviter de commencer la journée avec un café seul à jeun, espacer les repas sans sauter de repas, limiter les pics de sucre rapide : ces ajustements simples réduisent la charge sur l’axe HPA tout au long de la journée.
Le troisième levier, on l’a vu sous un autre angle dans une lettre précédente : le sommeil profond en première moitié de nuit. C’est pendant ces phases que l’axe HPA récupère le mieux. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une mécanique.
Le quatrième levier est moins connu, mais de mieux en mieux documenté.
Certaines plantes dites adaptogènes ont été étudiées pour leur effet sur le stress perçu, la fatigue et certains marqueurs comme le cortisol. Elles ne réparent pas l’axe HPA, mais peuvent, chez certaines personnes, accompagner une stratégie plus large de récupération.
L’ashwagandha, d’abord. Des essais cliniques montrent qu’elle peut contribuer à réduire le stress perçu et parfois le cortisol dans des populations stressées. Elle est particulièrement étudiée en phase de résistance, quand l’axe est encore actif mais que ses effets s’émoussent.
La rhodiola, ensuite. Les données sont prometteuses sur la fatigue liée au stress, même si la qualité des études reste variable. Son profil est légèrement différent de l’ashwagandha, ce qui en fait une option complémentaire selon les phases.
Ces plantes ne remplacent pas les leviers de fond. Elles peuvent s’y ajouter, sous certaines conditions et après avis professionnel si nécessaire. Les précautions et formes recommandées sont détaillées en fin de lettre.
Nicolas redescend le sentier.
Il marche plus lentement qu’à la montée, comme toujours. Il pense à ses fils, à ce samedi de novembre, au thermos de café. Il pense à ce que son corps lui dit depuis des mois sans qu’il ait su vraiment l’écouter.
Il ne sait toujours pas depuis quand il est comme ça. Mais il sait maintenant que ce n’est pas une question d’âge. Ni de volonté. Ni de forme physique.
C’est une question de ressources.
Son corps n’a pas oublié comment s’éteindre. Et ces ressources, il peut commencer à les lui redonner.
Mais il existe un autre niveau de résolution, plus profond encore. Le corps possède ses propres molécules d’extinction de l’inflammation. Des molécules qu’il fabrique lui-même, quand on lui en donne les matériaux.
C’est l’objet de la prochaine lettre.
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Cécilia
Pour Essalya
Essalya explore les régulations du corps humain. Système nerveux, inflammation, immunité, microbiote, rythmes biologiques. Pour relier ce que l’on ressent à ce que la science observe.
Ces lettres proposent des modèles de compréhension, des représentations simplifiées de mécanismes complexes, construites pour rendre le corps plus lisible. Ces modèles ne prétendent pas refléter l’intégralité de la réalité biologique, ni s’appliquer de façon identique à chacun. La science est nuancée, les situations individuelles sont variables, et ce qui éclaire un cas peut ne pas expliquer un autre.
Ces lettres ne constituent pas un avis médical et ne remplacent pas une consultation. En cas de symptômes persistants ou de doute, consultez un professionnel de santé.
Le langage du corps
Tu récupères moins bien après un effort physique qu’avant, même modéré. Une journée de travail physique, une randonnée : il te faut plus de temps qu’avant pour revenir à ton niveau habituel. C’est souvent le signe que le système de régulation post-effort fonctionne moins souplement.
Tu es fatigué le matin mais plus éveillé le soir. Le cortisol devrait être à son pic au réveil et bas en fin de soirée. Quand ce rythme s’inverse, se lever est difficile et l’endormissement tarde. C’est l’un des signes les plus courants d’une dysrégulation du rythme cortisolique.
Tu tombes malade après les périodes de forte charge. Pas pendant : après. Comme si le corps tenait sous pression, puis lâchait dès que la pression se relâche. C’est un comportement caractéristique d’un axe HPA qui a fonctionné en mode survie et qui se décompense une fois la contrainte levée.
Chaque petit stress te coûte davantage qu’avant. Un imprévu, une mauvaise nouvelle, un conflit mineur : la réponse du corps semble disproportionnée par rapport à la situation. La capacité tampon de l’axe HPA s’est réduite.
Tu supportes moins bien les écarts qu’avant. Une nuit courte, un repas trop sucré, une semaine chargée : des choses que tu absorbais facilement laissent maintenant des traces plus longues. La marge de manœuvre du corps s’est rétrécie.
Tu as du mal à “redescendre” après une journée stressante. Le soir, même épuisé, le corps reste en tension. Les épaules remontent, la mâchoire se serre, les pensées tournent. Le signal de fin de journée ne passe plus aussi clairement qu’avant.

Ashwagandha et rhodiola : repères pratiques
Ashwagandha (Withania somnifera)
La qualité de l’extrait est déterminante. Sur l’étiquette du produit, chercher la mention “extrait standardisé” et un nom de brevet comme KSM-66 ou Sensoril : ce sont les formes les mieux documentées dans les études cliniques. Éviter les poudres de racine brute, dont la concentration en principes actifs n’est pas garantie.
Dosage habituel chez l’adulte : 300 à 600 mg par jour, de préférence le soir, en cohérence avec le rythme naturel du cortisol.
Contre-indications et précautions : déconseillée en cas de grossesse, d’allaitement, d’hyperthyroïdie (effet stimulant sur la thyroïde documenté), de maladies auto-immunes (stimulation possible de l’immunité) et d’atteintes hépatiques. Interactions possibles avec les immunosuppresseurs, les traitements thyroïdiens et les sédatifs. Des cas rares d’atteinte hépatique ont été rapportés dans la littérature : en cas de prise prolongée, une surveillance est conseillée.
Rhodiola (Rhodiola rosea)
Vérifier que l’étiquette mentionne “extrait standardisé”. Les produits sans cette mention ont une teneur variable et souvent insuffisante en principes actifs.
Dosage habituel chez l’adulte : 200 à 400 mg par jour, de préférence le matin ou en début d’après-midi. Son effet légèrement activateur peut perturber le sommeil si prise trop tard dans la journée.
Contre-indications et précautions : déconseillée en cas de troubles bipolaires (effet activateur pouvant déstabiliser l’humeur), de grossesse. Interactions possibles avec les antidépresseurs (risque de syndrome sérotoninergique à dose élevée) et les anxiolytiques.
Note générale
Ces deux plantes ne conviennent pas à tout le monde et ne remplacent pas une prise en charge médicale. Elles s’inscrivent dans une stratégie globale de soutien de l’axe HPA, en complément des leviers de fond : rythme circadien, sommeil profond, alimentation stabilisante. En cas de doute, de traitement en cours ou de situation médicale particulière, un avis professionnel est indispensable avant de commencer.
📚 Pour aller plus loin
1. Résistance aux glucocorticoïdes et stress chronique Silverman M.N., Sternberg E.M., Glucocorticoid regulation of inflammation and its behavioral and metabolic correlates, Annals of the New York Academy of Sciences, 2012
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3572859/
Décrit le mécanisme par lequel l’exposition chronique aux glucocorticoïdes conduit à une résistance cellulaire à leur signal anti-inflammatoire.
2. Dysrégulation de l’axe HPA et stress chronique Tsigos C., Chrousos G.P., Hypothalamic-pituitary-adrenal axis, neuroendocrine factors and stress, Journal of Psychosomatic Research, 2002
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/12377295/
Référence classique sur le fonctionnement de l’axe HPA, ses mécanismes de régulation et les conséquences d’une activation chronique sur le rythme cortisolique.
3. Ashwagandha et réduction du stress perçu Chandrasekhar K., Kapoor J., Anishetty S., A prospective, randomized double-blind, placebo-controlled study of safety and efficacy of a high-concentration full-spectrum extract of Ashwagandha root in reducing stress and anxiety in adults, Indian Journal of Psychological Medicine, 2012
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC3573577/
Essai clinique randomisé montrant une réduction significative du stress perçu et du cortisol sérique dans un groupe ayant reçu un extrait standardisé d’ashwagandha pendant 60 jours.
4. Rhodiola rosea et fatigue liée au stress Anghelescu I.G. et al., Stress management and the role of Rhodiola rosea: a review, International Journal of Psychiatry in Clinical Practice, 2018
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/29325481/
Revue des données disponibles sur la rhodiola dans le contexte de la fatigue et du stress chronique.
📘 Synthèse en une minute
🔹 Le corps possède plusieurs systèmes pour contenir et résoudre l’inflammation. L’un des plus importants passe par le cortisol, produit par les glandes surrénales via l’axe HPA (hypothalamo-hypophyso-surrénalien). Quand une inflammation se déclenche, le cortisol intervient pour la moduler et permettre le retour à l’équilibre.
🔹 Quand le stress dure des mois, des années, les cellules immunitaires cessent peu à peu de répondre au signal du cortisol. Un peu comme dans la résistance à l’insuline : le signal est encore là, mais il est moins bien entendu. Le cortisol perd progressivement de son action anti-inflammatoire. C’est la première phase.
🔹 À un stade plus avancé, c’est toute la régulation de l’axe HPA qui peut perdre de sa souplesse. Le cortisol peut être sécrété au mauvais moment, avec un rythme jour-nuit moins net. Le matin, quand il devrait être à son pic, il reste bas. Le soir, quand il devrait redescendre, il traîne. Le corps se retrouve démuni pour éteindre ce qu’il a allumé.
🔹 Cette dysrégulation ne s’installe pas seule. Elle se construit sur les mécanismes explorés dans les lettres précédentes : le déséquilibre alimentaire, le sommeil fragmenté, l’endotoxémie intestinale. Tous contribuent à maintenir la pression sur un axe qui n’a jamais vraiment eu le temps de récupérer.
🔹 Plusieurs leviers peuvent soutenir la récupération de l’axe HPA : respecter le rythme naturel du cortisol (lumière naturelle le matin, obscurité le soir), stabiliser la glycémie dans la journée, préserver le sommeil profond en première moitié de nuit. Certaines plantes adaptogènes comme l’ashwagandha et la rhodiola peuvent accompagner cette démarche, sous certaines conditions et après vérification des contre-indications.
🪷 Le corps n’a pas oublié comment revenir à l’équilibre. Il manque parfois juste des ressources pour y arriver. Et ces ressources, on peut commencer à les lui redonner.